Carole Douillard

jeudi 10 février 2011
jeudi 10 février : Carole Douillard

Tenir debout


Montage : de 10 h à 10 h 10
Démontage : de 18 h à 18 h 05

Performance de Carole Douillard inter­pré­tée par Raphaëlle Jeune, com­mis­saire de l’expo­si­tion, 10h-18h

Écrire sur la per­for­mance de Carole Douillard est pour le moins étrange pour moi. Dans ce jour­nal quo­ti­dien de l’expo­si­tion Plutôt que rien : démon­ta­ges, je ne juge pas néces­saire de signer les textes que j’écris sur les inter­ven­tions des artis­tes (quand ces der­niers ne les écrivent pas eux-mêmes), parce que cela devien­drait répé­ti­tif et nar­cis­si­que (45 fois mon nom pour une seule fois le nom des artis­tes). Mais aujourd’hui, je ne peux faire autre­ment que d’appo­ser ma signa­ture, et de cette façon, elle sera ici ma fois.
Il s’agit de la signa­ture du vec­teur/sup­port/maté­riau vivant d’une œuvre. Celle d’un corps-œuvre, d’un corps-action, lequel corps porte une cons­cience qui doit avouer quel­que res­pon­sa­bi­lité sur la cause de sa pré­sence hié­ra­ti­que, immo­bile et inter­mi­na­ble dans le centre d’art ce jeudi 10 février.
Quelques jours aupa­ra­vant, Carole Douillard me pro­pose par télé­phone la per­for­mance simple et radi­cale « Tenir debout ». Elle sou­haite qu’une per­sonne, – elle-même, un adhé­rent de la Maison popu­laire, un voisin – reste toute la jour­née debout sans bouger dans l’espace d’expo­si­tion, face à la porte d’entrée et à la webcam. Tenir debout coûte que coûte.
Cette pro­po­si­tion est arri­vée au moment où je m’inter­ro­geais sur la teneur du dis­po­si­tif que j’avais pro­posé aux artis­tes avec Plutôt que rien : démon­ta­ges, sur le para­doxe d’un pro­to­cole qui, en impo­sant une règle rigou­reuse aux artis­tes (faire dis­pa­raî­tre leurs œuvres le soir même de leur appa­ri­tion, s’insé­rer dans une suc­ces­sion d’œuvres, et donc se frot­ter au risque du palimp­seste), établissait un rap­port de pou­voir contrai­gnant tout en ouvrant un espace de liberté.
Que signi­fiait de créer, en tant que com­mis­saire, une expo­si­tion dont le prin­cipe entraîne un bou­le­ver­se­ment des para­mè­tres de l’expo­si­tion col­lec­tive, lequel génère natu­rel­le­ment une situa­tion pro­pice à la remise en cause, à la réflexion, voire à la réflexi­vité ? Quelle visi­bi­lité ? Quel statut pour la pré­sence des artis­tes et pour celle du com­mis­saire dans l’espace d’expo­si­tion ?
Je sug­gère à Carole l’inté­rêt que j’aurais à être para­chu­tée dans le lieu même où sur­gis­sent quo­ti­dien­ne­ment les œuvres sous les yeux des visi­teurs (rares), des adhé­rents (qui pas­sent) et des spec­ta­teurs inter­nau­tes (les plus nom­breux), et par l’action des artis­tes, donc en leur pré­sence. Je lui sug­gère d’être cette per­sonne qui tien­dra debout, car je pres­sens que c’est un juste retour des choses que d’être à mon tour assi­gnée à rési­dence au centre de l’espace. Je mets ça dans la balance, comme une option sup­plé­men­taire, et je la laisse réflé­chir. Quelques jours plus tard, je reçois par mail une invi­ta­tion offi­cielle de Carole Douillard me deman­dant si j’accepte d’inter­pré­ter « Tenir debout ».

Que s’est-il donc passé ce jour-là de mon point de vue ? Quelques notes ont été jetées dans un carnet à la faveur des trois pauses que je me suis octroyées. En voici le compte-rendu enri­chi de mes réflexions a pos­te­riori :
Trois œuvres me sont venues à l’esprit au cours de la jour­née, cha­cune à son moment, et quel­ques courts extraits d’un essai phi­lo­so­phi­que ont nourri ma réflexion lors des pauses : Le Neutre de Roland Barthes, trouvé par hasard dans la docu­men­ta­tion de la Maison popu­laire et que je sou­hai­tais lire depuis long­temps.
La pre­mière œuvre est une vidéo ancienne de Bill Viola, Anthem. Une petite fille seule, debout dans un hall de gare déserté, pousse un cri primal, qu’une gra­da­tion de ralen­tis et d’accé­lé­ra­tion de l’image vidéo fait passer par toutes les fré­quen­ces. Au son de ce cri, tour à tour stri­dence quasi inau­di­ble, gro­gne­ment animal ou vrom­bis­se­ment machi­ni­que, se suc­cè­dent les images du monde indus­triel, de villes sur­peu­plées et de chi­mè­res moder­nes, vis-à-vis des­quel­les il reste puis­sam­ment soli­taire.
La seconde, c’est le 0m de Paul-Armand Gette : un point d’ancrage dans le monde, qui peut être par­tout, là où je me trouve.
La troi­sième, comme en écho à la pré­cé­dente, est un film vu récem­ment lors d’un écran philo de la Maison pop : Being there (très stu­pi­de­ment tra­duit en fran­çais par Bienvenue M. Chance) : « être là », l’affir­ma­tion nue d’être pré­sent à cet endroit, à cet ins­tant, à minima. Being there est l’his­toire d’un homme benêt et naïf qui, domes­ti­que cloî­tré par son maître jusqu’à la mort de celui-ci, décou­vre le monde à l’automne de sa vie avec une per­cep­tion pure et sans a priori des choses.
Loin de cette pureté de per­cep­tion, que je n’ambi­tion­nais pas d’attein­dre, j’ai cepen­dant éprouvé une forme de being there, un poids du corps, une conden­sa­tion sen­so­rielle du pré­sent, malgré les mou­ve­ments, les sol­li­ci­ta­tions, les gens de pas­sage, les regards intri­gués et amusés, et le malaise de Malika, à l’accueil, à qui ma soli­tude pesait et qui hési­tait entre me regar­der et m’igno­rer pour fina­le­ment s’habi­tuer à la situa­tion.
Ce sont aussi les mots de Charlie Jeffery, entendu la veille, qui m’ont accom­pa­gnée. Des mots comme « Why think when you can brea­the ? » ou comme « Do some­thing else », qui me rap­pelle le mani­feste de l’autrisme de Robert Filliou. Comme natu­rel­le­ment reliée à la per­for­mance de Carole, celle de Charlie aurait aussi pu s’appe­ler « Tenir debout ».
Picotement dans le genou gauche, et sen­sa­tion d’écrasement de mes plan­tes de pieds. Peu à peu mon regard a trouvé sa place sur le mur du fond : natu­rel­le­ment, il trace une ver­ti­cale entre la webcam et la caméra sur pied placée en contre­bas, et cir­cule tran­quille­ment de l’une à l’autre, s’arrê­tant par­fois au milieu, sans que j’y mette une quel­conque volonté. Comment tenir debout pour per­sonne (lors­que le centre d’art est vide) ou en regar­dant quelqu’un (ce qui serait une forme d’adresse et appel­le­rait une réponse à laquelle je ne pour­rais donner suite) ? Alors j’ai trouvé un sub­ter­fuge, pres­que incons­ciem­ment, regar­der l’œil de la mémoire ou l’œil de ceux que je ne vois pas et qui ne peu­vent m’inter­pel­ler.
_Impression tenace de me trou­ver non pas à la place de l’artiste, mais à celle de l’œuvre, de vivre le temps de l’œuvre, et d’éprouver de l’inté­rieur le topos de l’expo­si­tion. Je ne suis pas sûre qu’un autre com­mis­saire ait jamais eu la chance de rester si long­temps planté comme une statue dans un espace : c’est une expé­rience à faire une fois, je trouve, afin de connaî­tre le souf­fle du lieu, ses bruits inau­di­bles, ses cou­rants d’air, sa charge électrique, les varia­tions de sa den­sité et les flux qui le tra­ver­sent… Je ne peux plus voir aujourd’hui l’espace de façon uni­que­ment spa­tiale et ins­tru­men­tale, j’en per­çois aussi la matière invi­si­ble et le poten­tiel énergétique.

J’aurais voulu pou­voir me concen­trer sur ma res­pi­ra­tion pour voir ce que cela donne, mais je n’y par­viens pas, ma concen­tra­tion dérive vite vers un vaga­bon­dage des pen­sées et des sen­sa­tions que je ne peux faire autre­ment que de suivre.

Je m’inter­roge sur la défi­ni­tion de ce que je suis en train de faire : est-ce une inter­pré­ta­tion, une incar­na­tion ou une réa­li­sa­tion ? J’assume tota­le­ment la co-res­pon­sa­bi­lité de la situa­tion, et ne res­sens nul­le­ment ce que Carole nom­mera de son côté, simul­ta­né­ment, l’« exhi­bi­tion » du com­mis­saire. Finalement, nous nous sommes mutuel­le­ment tendu la perche, cha­cune y trou­vant un inté­rêt pour ses pro­pres recher­ches, ses pro­pres ques­tion­ne­ments. C’est l’œuvre de Carole, dont je suis cons­ciem­ment et volon­tai­re­ment partie pre­nante, en tant que corps d’abord, puis en tant qu’incar­na­tion sta­tu­taire de rela­tions mul­ti­ples : artiste/com­mis­saire, artiste/œuvre/com­mis­saire, com­mis­saire/expo­si­tion, com­mis­saire/lieu, etc.

Après une pause déjeu­ner un peu copieuse chez le meilleur turc de Montreuil, le début d’après-midi me voit dans une tor­peur impro­duc­tive. Ne rien faire qui porte à consé­quence… j’avais sou­haité que cette expé­rience unique me per­mette de décou­vrir de nou­vel­les choses, mais là, je me laisse porter par mes pen­sées oua­tées et rien n’en sort. Du moins sur le moment.
Une mère et sa fille ren­trent dans le centre d’art, non pour le tra­ver­ser vers les salles de cours, mais pour voir ce qui est à l’œuvre aujourd’hui. Une visite de voi­si­nage comme on en vou­drait tous les jours. Intriguées, elles me regar­dent, se diri­gent vers le petit cadre dans lequel est pré­senté le contrat qui lie l’artiste à l’exé­cu­tante, rient à sa lec­ture, et se ren­dent au fond de la salle pour passer en revue toutes les inter­ven­tions pré­cé­den­tes, affi­chées sur le mur en enfi­lade. Puis sor­tent.
Pourquoi suis-je ici, debout, pour qui ? Est-ce de l’exhi­bi­tion comme dans une foire (je finis par envi­sa­ger cette idée), est-ce une ten­ta­tive d’épuisement ? Ou celle de me rendre impro­duc­tive ? J’aurais pu faire tel­le­ment de choses… « There are so many things that didn’t happen » (Charlie Jeffery). Mais qu’est-ce que cela change dans la pro­duc­tion glo­bale du monde ? Rien.
Il y a un peu de pas­sage cet après-midi, et tou­jours ce silence assour­dis­sant brisé par des bruits légers mais que ma sen­so­ria­lité aigui­sée sur­di­men­sionne : sif­fle­ment des ordi­na­teurs, cla­po­tis des tou­ches du MacBook de Carole (qui reste avec moi, ne me quitte pas, me sou­tient), bip de son appa­reil photo qui se rap­pro­che de moi de temps en temps, grin­ce­ment de la porte loin­taine du bâti­ment de l’admi­nis­tra­tion, voi­tu­res et camions qui pas­sent dans la rue, et mes deux bruits inté­rieurs que je connais bien mais que je n’entends que dans le silence, donc rare­ment (tout le monde en a, je pré­sume, ce sont sans doute les influx électriques dont nous sommes par­cou­rus) : un bour­don­ne­ment de frigo en tierce majeure et une sorte de vibra­tion cos­mi­que en stac­cato.
Un jeune couple pénè­tre dans l’espace et, après quel­ques secondes de silence, inter­roge Malika. « C’est quoi un com­mis­saire ? », deman­dent-ils.
Oui, c’est quoi ? Cela fait des années que je me pose cette ques­tion sans par­ve­nir à y répon­dre, parce que je n’en conçois pas de défi­ni­tion figée. Je pré­fère garder les contours de ce mot (mal choisi) mou­vants.
Est-ce au fond ce que je suis en train de tenter de faire avec les artis­tes ? Aujourd’hui, mais aussi tous les autres jours ? Créer les condi­tions d’une expé­rience par­ti­cu­lière de l’œuvre, des œuvres, qui en déploie la charge plas­ti­que, spa­tiale, sym­bo­li­que et aussi poli­ti­que ?
La dimen­sion expé­ri­men­tale de Plutôt que rien : démon­ta­ges a le mérite de faire émerger des ques­tions sur ce qui relève sou­vent de l’évidence...
Je passe en revue toutes les œuvres qui se sont suc­cé­dées, jour après jour, dans le lieu qui résonne encore de leurs réper­cus­sions. J’en per­çois men­ta­le­ment la spa­tia­lité, la pré­sence fan­to­ma­ti­que, spec­trale dirait Derrida. A nou­veau aujourd’hui, elles sur­gis­sent comme des événements inouïs. Je m’inter­roge sur leur pré­sence/absence, sur les traces invi­si­bles et pour­tant bien réel­les qu’elles ont laissé et lais­se­ront encore. Pour qui sont-elles encore là, et si elles ont été là un jour, com­ment étaient-elles pré­sen­tes ? Physiquement dans l’espace, ou pixel­li­sées sur la sur­face de la webcam ? Ce n’est pas la même expo­si­tion.
Je m’inter­roge aussi sur ma pré­sence/absence. Sur le fait que la pro­cé­dure choi­sie me conduit à accom­pa­gner les artis­tes autant que pos­si­ble, dans l’espace et le temps même d’appa­ri­tion et de dis­pa­ri­tion de l’œuvre, comme Carole m’accom­pa­gne aujourd’hui. Mais que je ne peux le faire que selon un ratio 50/50. 50% pré­sente/absente dans l’espace réel et 50% pré­sente/absente devant l’image de la webcam.
Vers le soir, je suis encore là, debout immo­bile, le regard fixé au loin (au loin dehors ou au loin dedans, je ne sais plus), une mère passe juste à côté de moi avec un petit enfant de 3 ans envi­ron qui lui demande : « Maman, elle fait quoi la dame ? » Et la mère de répon­dre : « Et bien tu vois, ils ont enlevé l’expo­si­tion. »

Raphaële Jeune

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