Création

Atelier d’écriture

Créations littéraires des adhérents

Textes rédigés par les adhérent·e·s inscrit·e·s à l’atelier d’écriture animé par Valéry Meynadier.

Tracer des mots comme on trace un chemin. La feuille est un territoire, une frontière, un espace temps où « Je » se pose. Ce laboratoire propose des expériences d’écriture comme d’écrire de droite à gauche, en tout petit ou en tout gros sur des feuilles maigres ou épaisses. Dans le but de trouver sa voix intérieure, une voie qui vous ressemble, via des consignes formelles & des consignes à thème. Comme le corps est le support premier de l’écriture, c’est lui qui tient le stylo, tape sur le clavier, il est invité lui aussi à prendre la parole. En se tenant debout, sur une scène imaginaire ou bien en chuchotant le texte qui vient d’être écrit dans l’oreille de son voisin, ou encore, avec un masque blanc dire…

Ecouter le texte. Entendre le corps. Qu’est ce qui se dit ?

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L’arbitraire du signe

Juliana pense que le premier est bien souvent le dernier. Son prénom se termine donc par un « a ». Le « euh » est une lettre indécise, elle l’a éliminé car elle n’apporte rien elle l’a remplacé encore par un « a » parce que le « a » porte. Juli-Anna sont deux inséparables, comme le recto et le verso d’une feuille qui s’est crie. Julie-Anna n’ont pas que des sentiments nobles. Elles veulent n’être qu’une pour payer moins cher dans le métro. L’une ne peut exister sans l’autre. Jeu ou duel ? Sœurs siamoises, leur matière cérébrale se méandre dans des joutes vaporeuses et bien souvent ne savent plus très bien laquelle des deux elles est. Immortelle Julianna réapparaît tous les 7980 années. D’après quelques astrophysiciens, c’est dû à la chronologie de certains phénomènes dits « surnaturels ». Aujourd’hui, elle est parmi nous. Ne tentez aucune approche, elle risque de s’évaporer et de ne refleurir que dans quelques années lumière.

Julianna


Consigne : On écoute ce que le collage de l’autre nous dit.

Affaire de choix

Alice, Zazie où es-tu ? Dans quelle nuit ? La lumière ne te parvient plus. Tu es miro dans le métro.
« Coupez-lui la tête ! ». Les chevaux blancs du passé s’évadent de ses cils. Le minotaure essaye de les retenir, de les dompter… Sans succès.

Petite fille sage, elle fait semblant d’être résignée. La tête de sa poupée git dans le landau qui n’attend qu’une poussée d’elle, pour rejoindre qui ?

Le cyclope jaloux aurait aimé, en plus, lui crever les yeux. La main qu’il lui tend va se refermer sur un piège. Cours, prend la tête sous ton bras et cours… Mais, non ! tu restes là éperdue au milieu de cette forêt. Les arbres aussi tentent de la piéger. Leurs branches tentaculaires cherchent à se nouer autour de son corps.

De dessous terre, les fantômes du cimetière veulent l’entraîner dans leurs bacchanales. Ne regarde pas en arrière. Cours, cours… Aphasique elle ne le sera plus. Gueule le monde ! Hurle ta vie !...

Ouf ! une station de métro ouverte pour s’engouffrer, pour se protéger, pour devenir anonyme, entasser dans un wagon. Pour aller où ? Vers quel camp de la mort ou vers quel paradis perdu ?

Julianna


Consigne : Rythme fidèle à l’image de son collage. Surfer sur une vague de mots sans ponctuation.

Le dentifrice

Il m’a dit on m’a volé ma brosse à dents dans ma poche moi je la cherche dans l’effritement lequel l’a fait dans leurs yeux vides je cherche celui qui rougit qui a volé volé la brosse à dents et pourquoi je me le demande pourquoi la brosse à dents sa brosse à dents à lui pourquoi pas la mienne moi je ne comprends pas sa bouche est édentée alors pourquoi une brosse à dents ça je me le demande cette histoire de brosse à dents est très étonnante je n’en reviens pas pourquoi on lui a volé et dans sa poche en plus les autres ils l’ont vu ça c’est sûr ils font comme s’ils ne savaient pas qui a volé la brosse à dents mais ils le savent ça se voit ça se sent il faut gratter c’est sans doute en dessous c’est caché que va t’il devenir s’il ne peut plus se brosser les dents comme eux édentés des trous béants qui régurgitent les maux parce qu’ils n’arrivent plus à les mâcher brosse toi les dents on leur à dit depuis le début de la vie on efface on polit on brosse en ordre les non- dit on les ravale et tout ce qui n’est pas dit ressort de la cavité de leurs yeux et tout cela à cause du manque de brosse à dents alors lui qui en avait une on lui a volé la tentation était trop grande arriver enfin à détartrer le passé c’est à cause du manque de brosse à dents que toutes leurs paroles se sont effritées sans dessous-dessus alors qu’un seul coup de brosse à dents aurait suffi à remettre leurs idées en place y’ à vraiment de quoi avoir la tête à l’envers à force de brosser dans le sens des poils la brosse à dents s’use elle aussi il faut la remplacer à quoi bon la chercher puis ce qu’à son tour elle s’use c’est si simple d’aller la chercher dans la poche de son voisin la brosse à dents qu’on n’a pas mais vous avez pensé à lui qui n’a plus de brosse à dents pour se faire reluire le gouffre à mots ils vont maintenant s’échapper avec leur haleine fétide et puis osera t’il encore évacuer sa logorrhée ne risque-t-il pas de s’étouffer avec déjà il s’excuse de déverser des insanités ce n’est pas de sa faute c’est qui le voleur qui l’empêche d’avoir des mots propres des mots bien léchés acceptables alors tout ce qu’il dit est collé n’importe comment déchiqueté broyé tout part en bouillie autour des démiurges agonisants qui ne peuvent même pas se faire les dents sur un bout de maux sans brosse à dents ils n’ont aucune emprise sur le poids des paroles alors l’un d’eux à volé dans sa poche sa brosse à dents pour le bâillonner mais la vérité sort par toutes les pustules les mots transpirent par la peau et défèquent par tous ses orifices ne pleure plus pas besoin de brosse à dents c’est une illusion pour toi seuls ceux qui n’ont rien à dire en ont besoin.

Julianna


Amputation

Amputé de l’amour. Née sans désir. Spermatozoïde rencontre ovule pour danse endiablée. Jaillit « une tronche ridée » le cordon autour du cou. Coupe ! coupecoupe et noeudneu pour ne pas qu’elle s’envole. Pas la force de pousser un hurlement quand l’air déchire les poumons. Posée dégoulinante sur le ventre de la « matrice ». Ma face vire rapidement au jaunâtre du nourrisson. Ma mère en avait le présentiment. Toute ma layette est jaune, les draps sont jaunes, le landau est jaune et moi au centre. Donc on ne me voit pas. Je n’existe pas. Que du jaune d’œuf pour faire l’omelette, alors ça ne prend pas. Mon géniteur, pendant ce temps boit une bière au café d’en face. De grosses gouttes de sueur coulent le long de son visage. Il a peur. Il sait déjà que l’enfer commence pour nous tous. Les fenêtres de la chambre sont ouvertes. Clameurs, hourra, liesse générale : le PSG vient de gagner et nous trois on est comme des cons. Om me tape sur les fesses et là j’hurle à n’en plus finir « Elle a de la voix, celle-là ! » Mon premier compliment proférer par un homme en blanc. Je savais déjà que ce serait le seul avant longtemps. Jamais le temps pour moi. Boulot boulot et niquer niquer le soir. Moi si pas sage panpan cucul. Ma mère est toute contente de moi : 1er mot « attend ».

« Vous vous rendez compte, c’est très original, elle n’a pas dit comme les autres : papa ou maman » Tout le monde s’extasie. Amputé de l’amour. Je cherche éperdument une prothèse mais là où mes parents ont échoué, je me vautre à mon tour. Incapable d’exprimer mes sentiments. Je n’ai pas les codes. Je me jette avec violence sur les autres pour avoir ce que je n’ai pas. Résultat, je fais peur. On me repousse. Mais quelle idée, elle a eu cette maîtresse qui a voulu faire une élection « la meilleure copine ». Personne, bien évidemment, n’a voté pour moi. Amputé de l’amour. A peine formée je précipitais mon corps contre celui de jeunes hommes. Beaucoup d’amour à donner mais pas d’amour à recevoir. J’ai passé des années à chercher, à mendier. Rien ou si peu. Le père meurt. Sensation de tomber indéfiniment dans un gouffre. Je suis triste mais contente parce que j’ai l’impression d’avoir perdu un peu d’amour. Ce pourrait il que l’on m’en ai accordé ? Je souris d’espérer. Vêtue de noir, on me plaint. J’existe enfin ! Je souhaite être orpheline pour recevoir plus.
Les années amputées d’amour passent. Les hommes défilent mais je n’en retiens aucun. A force d’avoir été privée d’amour, je n’en ressens plus pour personne. Je ne le regrette pas, je me suis accommodée, raccommodée comme j’ai pu. Amputée de l’amour, je me plais à jouer les grandes amoureuses, hypersensible, grande romantique je pleure au cinéma. Justement parce que c’est du cinéma. Pour cacher qu’au fond de moi, je ne ressens rien. Amputé de l’amour.

Un beau jour, né sans désir ? Spermatozoïde rencontre ovule pour danse endiablée. Jaillit un petit visage, pas fripé du tout. Mon fils… Et l’amour a brisé toutes mes résistances, tous mes à priori… C’est beau d’aimer et d’être aimé.

Juliana


La fenêtre

L’œil de bœuf à triple vitrage donne à voir le foyer rêvé. La chaleur y est préservée mais lui a froid car il est au-dehors. Pour lui aucun passage vers la lumière. Tapie dans la nuit, il épie la vie oubliée, celle d’avant, celle du temps où il était considéré. Sans mot dire, sans à priori, sans impression, il regarde sans comprendre le pourquoi, le comment. Il est hors champ, hors d’atteinte aussi. No man’s land. Il cristallise. Plus les étoiles brillent à l’intérieur, plus lui, au-dehors cristallise. Peu à peu ses membres s’engourdissent. Le sang lui aussi se fige. Maintenant il colle son visage à la fenêtre, tente d’aspirer l’inconscience de la fête. Il est bientôt minuit. A l’intérieur les rires fusent. Alors lui aussi se prend à rire, à rire, à rire… de plus en plus fort. Il n’en peut plus de rire, de rire, de rire… mais personne ne l’entend. Il cristallise de plus en plus. Son corps se tend, des myriades de petits cristallins explosent dans sa tête. Eux ils s’embrassent et lui se brise.

Au petit matin, on n’a retrouvé que des éclats de verre, au-dehors, comme au-dedans. Plus de fenêtre mais une ouverture vers un autre possible.

Julianna


Le silence de Dieu

Ils m’ont dit qu’il fallait te parler. Mais toi tu ne réponds jamais.
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Enfin. Peut-être que si, tu réponds. Mais je n’entends rien.
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C’est moi qui sourde ou toi qui es muet ?
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Comment peut-on passer sa vie à parler à quelqu’un qui ne nous parle jamais, que l’on ne voit jamais, que l’on ne peut pas toucher ? S’y fait-on un jour, à ce dialogue unilatéral, à cette infinité d’adresses sans adresse, qui se heurte aux murs et souvent nous revient en pleine figure ?
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Peut-être que tu m’entends en fait, que tu joues au psy gratuit, et que tu ris avec moi. Que tu pleures avec moi. Sans bruit. J’admire ta discrétion parfois. Elle est belle. Elle donne des moments de grâce où les mots s’envolent, où la paix règne. Mais parfois aussi, le bruit me manque, le vacarme, le son d’une voix qui chuchote, ou hurle, qu’importe, mais le son d’une voix, qui serait la preuve d’une présence, d’une écoute.
//
On n’a pas toujours besoin d’une réponse quand on parle, mais on a besoin d’une écoute, pour ne pas se sentir seul.
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Je me sens seule quand je te parle. Seule face à l’immensité du monde et l’immensité de moi- même, que j’ai souvent peur d’explorer, d’éclairer.
Peut-être devrais-je me contenter de ma propre écoute ? Me parler. M’écouter. Me répondre. Me dédoubler : être soi et une autre, en même temps, pour ne plus jamais être seule. En voilà une bonne idée. Rompre à tout jamais la solitude en me sentant toujours accompagnée au moins de moi-même.
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Tu sais, Dieu, tu n’es pas le seul à manier aussi bien le silence. Il y a les morts aussi. Mais sans doute, vous êtes au même endroit. Tellement loin d’ici que même si vous vous mettiez à crier, de toutes vos forces à l’unisson, on ne vous entendrez pas.
Tous les bruits que vous faites retombent ici en un vacarme de silence.
//
Et puis un beau jour je t’ai entendu.
Je n’ai fait que t’entendre.
Dans le frémissement des feuilles secouées par le vent. Dans les vagues qui enlacent le sable. À travers les mains du pianiste qui fait sonner quelques doux accords. Dans tous les cris. Dans tous les bruits. Dans toutes les musiques.
Tout à coup, quand on se met à écouter, ton son est partout, omniprésent. Peut-être parles-tu, mais est-ce à moi ?
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Dédé


Territoires communs

Elles ne peuvent pas bouger.
Il y a bien trop de monde dans le wagon du métro.
Elles ne peuvent pas se voir non plus.
Seuls leurs dos communiquent.
C’est étrange, pense-t-elle, cette chaleur qui se répand, du dos de l’autre sur son propre dos, ou de son propre au dos au contact du dos de l’autre.
Elle pense : « nous sommes comme liées maintenant », par une chaleur commune indicible et silencieuse. On est comme deux sœurs siamoises d’un instant qui partageons malgré nous un territoire de peau. De dos.
Elle pense : « nous avons cela de commun en cet instant, nous ne partageons rien d’autre que cela. »
Et quand ça bouge dans son dos, parfois en même temps, ça bouge aussi dans son ventre.
Il y a une vie derrière elle et une vie devant elle.
Elles ne sont pas deux en réalité dans cette bulle. Elles sont 3.
Elle est au milieu de ces 2 existences, qu’elle porte et qui la porte.
L’équilibre est trouvé, comme celle de ces femmes africaines qui portent leur bébé sur le dos, un chargement sur la tête et des sacs dans chaque main. C’est fragile. Mais quand ça ne tangue plus, il ne faut pas casser le rythme, la tension du fil, au risque de tomber dans le vide.

Il y a comme une extension d’elle vers un ailleurs inconnu.
Sa symétrie dans une présence inconnue, qu’elle ne contrôle pas. Se contrôle-t-elle, elle- même en réalité ?
Et puis, tout à coup.
Les territoires communs se détachent pour reprendre progressivement leur liberté.
Le contact physique se rompt, petit à petit, mais un lien existe encore : la chaleur reste, l’empreinte demeure, pour un moment.
Dans quelques temps, on coupera un autre lien : le cordon, qui rattache physiquement l’enfant à sa mère.
Pourtant, rien ne sera brisé, du fil secret et invisible entre la mère et l’enfant.

//

Dédé


C’est fini

C’est fini.

Entre nous, oui je crois qu’il n’y a plus rien, que l’on a vécu ce qu’on pouvait vivre et qu’il ne faut pas s’obstiner à réveiller ce qui est mort et presque enterré.

N’insiste pas.

S’il te plaît ne cherche pas de l’espoir là où il n’y en a plus une once, mais ne crois pas que tout ça me fait plaisir, j’y croyais fort à notre histoire et dans la passion tumultueuse des débuts j’imaginais même que le feu brûlerait toujours aussi intensément que lors de notre premier baiser.

Mais il s’est éteint. Mon amour.

Je suis là, au milieu d’un immense champ de cendre, et j’observe la terre brûlée et nos cœurs fatigués de s’être tant aimés, de s’être tant donnés, de s’être tant oubliés.

Je pars.

Mais pas toute seule parce que j’emmène avec moi les bagages de souvenirs, de fous rires, des valises de bonheur et d’anecdotes, de leçons que tu m’as apprises. J’ai déjà jeté tout le noir et tout le gris, toute la colère et tous les cris, les déceptions et les douleurs, les incompréhensions et la jalousie.

Tout ça, j’oublie. Va-t’en. Aussi. Ne reste. Pas ici.

Il ne faut pas se laisser engloutir dans les ruines, il faut partir pour du nouveau pour redécouvrir le plaisir de se lever tôt, seul dans son lit, d’ouvrir sa fenêtre et respirer l’air frais, redécouvrir le plaisir d’être tout à soi, de prendre conscience que l’on respire, que l’on marche, que notre cœur bat, que notre corps est une machine incroyable et magique dont il faut prendre soin. Redécouvrir le plaisir d’être ici et maintenant.

Et alors. Peut-être. Seras-tu prêt.

À laisser à nouveau une main glissée dans la tienne, des lèvres effleurées les tiennes, jusqu’à l’extase.

Tu n’y crois pas. C’est normal.

On ne peut pas mourir et revivre en même temps parce que le deuil prend du temps, c’est évident ; moi, si je suis plus lucide que toi c’est sans doute parce que ça fait longtemps que je me prépare à ce moment, j’en ai rêvé, je l’ai ressassé, je l’ai digéré, j’ai pris le temps d’y mettre de la distance et du recul, toi non.

C’est brusque. Ça tombe. Comme ça. Boom. Surprise. Pourtant voilà.

C’est fini.

//

EN BREF

C’est fini. N’insiste pas. Il s’est éteint. Mon amour. Je pars. Tout ça, j’oublie. Va-t’en. Aussi. Ne reste. Pas ici. Et alors. Peut-être. Seras-tu prêt. Tu n’y crois pas. C’est normal. C’est brusque. Ça tombe. Comme ça. Boom. Surprise. C’est fini.

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Dédé


Ne pas trop te regarder

Ne pas trop te regarder de peur d’être éblouie par la lumière de tes yeux. Eux me regardent pourtant parfois souvent sans peur sans pudeur sans demi-mesure. Combien mesure ton amour mon amour ? Il n’y a pas de mesure en amour juste des doses improvisées de tendresse parfois maladroite, des tentatives vaines de tout faire bien pour toujours bien plaire à l’autre mon autre c’est toi et tu m’as toujours bien plu tu sais même quand tu ronfles la nuit et m’empêches de dormir quand tu me prends du thé à la réglisse alors que je déteste le thé à la réglisse quand tu parles trop vite et que je comprends si peu que j’ai l’impression d’entendre une langue étrangère tout est étrange chez toi mais tu ne seras jamais mon étranger ma maison sera toujours ton pays et ta peau mon territoire que j’envahi à l’envi tous les matins de la vie toutes les nuits aussi et même tous les après-midis au goûter je n’aime goûter que tes lèvres pas de tartines de chocolat ou de confiture de boissons chaudes fumantes un plaid sur les genoux mon goûter c’est toi sucré et brûlant une gourmandise de chair qui n’a pas de prix. Combien tu m’aimes dis plus que la vie plus que l’infini et toutes les étoiles de toutes les galaxies réunies ? Ne réponds pas je n’ai pas besoin de réponse. La question est assez belle pour se suffire à elle-même laissons devant elle un silence musical ou poétique sur lequel nous danserons la valse des gens heureux que rien ne piétine pas même l’ennui ou l’ignorance ou l’ombre de l’indifférence à tout pas même la peur que la fête soit finie et qu’il ne reste plus au sol que des débris de bouteilles d’alcool témoins d’une ivresse trop passionnée et éphémère pour ne pas succomber à l’oubli.

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Dédé


Il y a la lumière

Il y a la lumière de la vie au fond de son œil clos.
La chaleur du monde au creux de ses minuscules doigts flétris.
Elle regarde par le trou. Elle voit, elle sent, elle entend, tout.
Elle a tout observé dans son obscurité douillette et a compris toutes les failles, tous les doutes et toutes les joies.
Sa petitesse n’a d’égale que la grandeur de sa pureté.
La fenêtre s’ouvre doucement. Elle sort sa tête.
« Me voici » dit-elle avec des pleurs.
« Bienvenue » lui dit-on des sourires.

Bienvenue dans ce monde petit ange, dans lequel nous vivons depuis bien plus longtemps que toi, mais que tu vas nous révéler grâce à la force de ton regard.

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Dédé


Variations de Sumertime

I.
C’est comme une cigarette sans café. Un café sans matin.
Un matin sans réveil.
Un réveil sans joie.
Une joie sans nostalgie.
Une nostalgie sans émotion.
Une émotion sans larme.
C’est comme un été trop froid.
C’est comme un départ sans au revoir. C’est comme un soleil noir.
Une vie sans toi.

II.
Tu leur chanteras, ma fille Qu’ils entendent ta voix Tu leurs chanteras
Des « Alléluia »
Qu’ils sachent que tu es là
Tu leurs joueras, ma fille
Qu’ils ressentent ta joie
Tu leurs joueras
Des touches blanches et des touches noires Qu’ils n’oublient pas notre histoire.

III.
Quand je sais pas, j’improvise. Même quand je sais, j’improvise. Un débutant improvise.
Un pro vise. Juste, c’est mieux.
À côté, c’est pas grave.
C’est le jeu.
Le plus excitant c’est pas de gagner. C’est apprendre à se relever.

IV.
Je te donnerai des douceurs graves
Quand tu auras mal.
Je t’offrirai de la force chaude.
Quand tu n’auras plus envie.
Et si ça ne suffit pas,
J’essaierai des câlins parfumés d’azur
Ou des mots rares empruntés à des secondes mains.

V.
Je ne te laisserai plus danser.
Quand tu danses, ça fait trop de bruit. Je n’entends plus mon cœur qui bat. Il s’emballe, tellement vite,
Qu’il imite le trépas.
Je ne te laisserai plus danser.
Quand tu danse, ça fait trop de beautés.
Je vois trop de lumière dans mes yeux.
Ils jonglent avec tellement de couleurs,
Qu’au lieu d’écouter ton blues, moi je broie du noir.

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Dédé


Zérotonine

Rien. Zéro. Niet. Nada.
Il joue pourtant.

Rien. Zéro. Niet. Nada.
Blanc. Noir. Do. Si.
Si si, il joue.
Mais il n’y a personne au piano.
Personne au bar.
Personne à table.
Personne dans les rues.
Personne dans le pays.
Personne dans le monde.
Personne dans l’univers.

Rien. Zéro. Niet. Nada.
Il n’y a que moi.
Moi c’est moi.
Les autres aussi c’est moi.
Ceux qui ne parlent pas, c’est moi.
Ceux qui ne savent pas se taire, c’est moi.
Ceux qu’on ne voit pas, ceux qui ont tout le temps du chagrin, ceux qui crient pour rien, ceux qui aiment pour un rien, ceux qui disent qu’ils n’en ont rien à faire alors que tout les bouscule, c’est moi, c’est moi, c’est moi, c’est moi, c’est moi.
Moi, c’est l’enfer.
L’enfer, c’est vivre avec soi. Uniquement soi.
Soi, qui reste quand il faudrait partir.
Soi, qui part quand il ne sait pas où aller.

Rien. Zéro. Niet. Nada.
La place est vide. Le cœur aussi.
Il n’y a plus personne, ni à gauche, ni à droite, ni devant, ni derrière, ni autour, ni dedans.

Rien. Zéro. Niet. Nada.
Il pleut. Tu pleures. Je cours.
Je ne marche pas. Je cours.
Ne plus jamais marcher. Courir. Encore courir. Toujours courir.

Rien. Zéro. Niet. Nada.
Il y a, à perte de vue, du néant.
On voit même le silence, qui est devenu palpable.
On voit même l’ennui, qui s’est transformé en monstre.
J’ai peur.
Je cours. Il ne faut pas oublier de courir.
Pour échapper au monstre ennui.
Bien plus méchant que le monstre soi.
Ils sont amis ces deux-là. Ils se détestent, mais ils sont amis.
Le monstre ennui me rattrape toujours.

Rien. Zéro. Niet. Nada.
Il m’offre son baiser mortel.
Et alors m’embrasse aussi la désolation.
Je suis étreinte par l’éternelle solitude.

Il joue encore.
Un Do. Un Si.
Si si je t’entends.
Mais il est où le pianiste ?

Rien. Zéro. Niet. Nada.
J’arriverai bientôt au stade du divertissement zéro.
C’est un endroit gris, où tout est fade, même le bonheur, même l’extase.
C’est le pays de l’indifférence
Le chef-lieu est la langueur plus que monotone.
La langueur zérotone.
Je suis remplie de zérotonine.

Rien. Zéro. Niet. Nada.
Sauvez-moi de moi.
Moi je n’ai rien su sauver, à part la musique.
C’est déjà pas mal.

Rien. Zéro. Niet. Nada.
Le pianiste a disparu, aspiré par les touches de son piano. Le monde a disparu, aspiré par la mélancolie de mon âme.

Rien. Zéro. Niet. Nada.

//

Dédé


Mouvements de trompette

I.

Sur le fil, on marchera jusqu’à tomber.
Au fond, tout au fond de l’abîme de ceux qui s’abiment à explorer les rimes, à jouer avec les rythmes.
On fera l’amour aux mots, sans jamais en jouir, sans jamais les fuir.
Toi, moi, et les étoiles.
On ira cueillir les rires des enfants.
On chantera à tue-tête
Qu’on s’en fout de la tête, quand on a du cœur
On perdra le Nord pour mieux trouver le Sud.
Et s’il fait trop chaud, on mettra nos âmes à nu.

II.

J’aime le chant de ton cou sur mes lèvres
Ça applaudit en silence
Ça balance sans cadence
Ça swingue sans balance
Ça claque en caresse
Ça casse sans dégâts

J’aime la musique de tes reins sur mes mains
Ça coule sans naufrage
Ça éclate dans heurts
Ça tue dans drame
Ça enivre sans vin
Ça fait rêver sans nuit

//

Dédé


Je voudrais te parler

Je voudrais te parler longtemps avec des « Mais »
Mais, mes mots se meu
rent dans un chaos de silence
Mais, tes yeux sont un nuage accroché à un ciel trop lointain Mais, mon cœur est une éternité de larmes qui coulent sur la mer

Je voudrais te parler loin, avec des « Si »
Si, le mouvement perpétuel des jours n’accouchait pas que de toi
Si, tous les chemins ne me conduisaient pas à l’obscurité d’une étoile qui dort Si, mon cœur ne gardait pas la forme de ton inertie

Je voudrais te parler avec mes mots
Mais ils ne seront jamais aussi beaux que la brillance de ton souvenir
que la vie de ton rire
Prends-les s’il te plaît
Je te les offre sans remords
C’est le souffle de mon amour qui caresse ta pierre froide
Ils décoreront les murs de ton absence
Prends-les s’il te plaît
Ils seront ta lumière dans ta nuit sans fin
Toi le dormeur de la terre
Ton cœur qui ne bât plus, bât dans mon cœur
Tous deux ensembles, nous allons transformer le silence en un rythme effréné sur lequel danse l’amour qui espère toujours même quand l’espoir est mort.

//

Dédé


Rencontre avec Dédé

Ambiance feutrée. Un café. Éclairé par quelques bougies. Une discussion entre deux personnes qui se ressemblent étrangement.

– Comment tu t’appelles ?
– Dédé. Et toi ? Comment tu t’appelles ?
– Dédé. Comme toi. Je m’appelle Dédé.
– Mais tu n’es pas moi.
– Non. Je ne suis pas toi. Mais un peu quand même. Je suis l’autre Dédé. Celle qui est
restée là-bas. À Lomé.
– Et qu’est-ce que tu viens faire ici ?
– C’est toi qui m’as convoqué. C’est toi qui m’as créé.
– Ah bon ?
– Oui. J’ai reçu un appel du cœur. J’y ai répondu. Alors, me voici.
– Ah d’accord. Dans ce cas merci.
– Ne me remercie pas. Remercie-toi. C’est toi qui m’as inventé.
– Qu’est-ce que tu voudrais me dire ?
– Je voudrais te dire 1 000 choses. Je voudrais de dire d’abord que je suis émue de te
voir, de t’entendre et de pouvoir te parler. Tu sais, moi je n’ai jamais quitté le Togo. Je suis restée auprès de grand-mère. J’ai grandi à Lomé quand toi tu as grandi à Paris. On est la même, mais si différente car à un moment donné tu as pris une voie et moi une autre. Je suis une autre possibilité de toi. Une alternative de chair.
– Ou plutôt de chimère...
– Je suis pourtant bien réelle.
– Oui mais dans quelle sphère ? Celle du rêve ? De l’illusion ? De l’imagination ?
– Peu importe. Je suis là. Et tu peux me poser toutes les questions que tu veux.
– Très bien. Alors dis-moi Dédé. Qui es-tu ? Qu’as-tu fait de ta vie ?
– J’enseigne le français à l’Université de Lomé. J’ai dédié ma vie à la transmission du
savoir. J’aime la littérature et la poésie. J’aime donner des outils qui permettent de
mieux penser. Dieu sait qu’au Togo, on en a besoin.
– Tu es donc une littéraire comme moi. L’enseignement ne m’a jamais attiré mais j’ai
beaucoup d’admiration pour ceux qui s’y consacrent. C’est beau de transmettre je
trouve. Surtout la littérature et la poésie. Mais dis-moi, Dédé, tu crois en Dieu ?
– Quand on aime la littérature, on croit forcément un peu en Dieu. Parce que certains écrits frôlent un sublime qui dépasse l’humanité. Il y a forcément une force mystique là-dessous, là-dedans, un esprit absolu qui guide la main des poètes et des écrivains. Mais si tu veux savoir si je crois au Dieu des religions, non pas du tout. Je crois au Dieu
du romantisme, au Dieu des mots qui dégoulinent de larmes, au Dieu des muses et des pygmalions, au Dieu qui ne se prend pas au sérieux, au Dieu rebelle qui fument des joints. Mais le Dieu des livres saints et des rites sacrés et du dimanche à l’église, je n’y crois pas beaucoup, non. Pour moi, le meilleur moment de la messe c’est quand elle est fini, et quand je vais faire ma messe à moi en buvant des coups au maquis du coin avec mes copains et mes copines. Et toi ?
– Ma réponse est, à quelques mots près, la même que la tienne. Je la prononçais à voix basse quand tu as parlé. Et j’avais l’impression que tu parlais pour moi, telle une ventriloque face à une marionnette de chair.
– Si je suis la ventriloque, c’est bien que je suis de chair aussi !
– Oui, tu as pris vie.
– J’en suis ravie. Alors, tu vois finalement. Même si nos différences sont criantes, il y a l’essence de nous, qui jamais ne bouge.

//

Dédé


Sur cette plage, des échoes de notre enfance.

Des odeurs de monoï, la tête dans les seins de nos tantes.

J’y réentends nos rires,

j’y revois nos corps, toujours nus,

et j’ai peur, parfois, souvent de les oublier, que leurs traces s’enfuient.

Que ces petites filles, pleines de sable, plongeant depuis les rochers, croquant dans les crevettes crues, ces gamines sauvages se taisent.



Alors je retourne, je reviens à la mer.

Et comme une tradition, par tout les temps, j’enlève les couches qui m’empêchent d’être libre. Je defaits mes lacets, je jette mes baskets, et j’arrache mes vêtements.



Presque nus, je m’élance, je cours vers la mer, je m’y jette, et c’est si bon, encore mieux marré basse et que j’ai toute la plage à parcourir tant l’excitation monte, tant je suis la petite fille en moi, tant je sens la puissance dans mes cuisses, la fierté de l’interdit.

Être dans la mer, les cheveux collants, la ciel se confondant avec l’horizon, le vent contre mon corps, c’est mon anesthésie étrange pour me sentir vivante.



Et toi, quand tu le peux, la frileuse que tu es devenue m’attend pour m’éponger. Et ton rire de me voir toujours aussi instinctive me rammene à toi, gamine, le cul à l’air sur la plage voulant partir à l’aventure.



Alors je me demande comment comment comment ne pas oublier.

Et la mer toujours toujours toujours me permet de me rappeller.



Sonteng


...



Tu danses...

Toi seul est capable de l’imperceptible mouvement en donnant l’impression que tu ne maitrises pas ce corps desarticulé.
Tes Chevilles. Tes Chevilles dansent.

Tes Chevilles que tu as tant de fois entorsés brisés car comme un chat tu voulais être pris mais ta condition verticale t’as rattrapé.

Tes Cheveux. Tes Cheveux dansent.

Un magma de poils hirsutes qui s’emmelent dans ta barbe ce qui te fait désigner djihadiste par ces cons de flics qui n’y comprennent rien.

Et ton Dos. Ton Dos danse.

Je l’ai retourné en sens inverse pour te prouver que tu étais souple un pied sur la tête les mains sur le sol tu criais arrête arrête arrête mais moi je savais

mais moi je savais

Je te connais si bien que je vois quand ça s’éffrite se tord s’irrite comme nos corps qui peu à peu veillissent d’être déjà acharnés en sens inverse de nos articulations.



Toi Tu es Animal

J’ai cru que je pouvais te dompter mais ça ne marche jamais y’a tellement d’histoire de lion qui on bouffé leur maître.

Tu me bouffes.



Je regarde sans te le dire ton corps qui ondule et je savoure ce moment où tu ne vois pas qu’en secret je t’admire.



Tu danses.



Si tu pouvais me parler comme tu danses me lancer des insultes comme tu rebondis ça me soulagerait l’explosion de tes mots sur mon corps à moi.



Mais tu danses

Tu ondules vrilles sautes atteri roule rassemble respire trace dans l’air du chaos de la force qui transpire



Tu danses



J’aimerais me mêler à toi, krumper mes états d’âme que de nos corps en mouvement naissent la bagarre.



BING BANG BONG



rien



Tu continues de danser et je ramasse mes pensées violentes je les contiens bien rangés pour sourire à nouveau et observer ce corps qui parle sans rien dire.



Soit.

Tu Danses.




Sonteng


Dévéisagement

Je peux rester des heures à te regarder comme j’ai besoin d’aller voir la mer qui avance et se retire en laissant des traces d’écume . Je dois reculer d’un pas à chaque vague et pourtant j’avance, j’ose et cela me nourrit. J’accepte de me mouiller, d’avancer nu pied et à découvert.

Je mesure sa force, son applomb, sa sûreté comme l’enseignant qui connait bien son sujet et ne se laissera pas démonter même si les vents sont contraires. Elle restera elle même , plus forte face à l’adversité.

Je sens des picotements dans mon crâne, juste sous la voûte. C’est la première fois que je découvre cette part de ma tête. Notre regard connecte en moi de nouveaux neurones.

Cela déclenche des sourires ,des rires, des délires juste au même moment dans une complicité heureuse.

C’est un moment de grâce où tout se dit en silence,en douceur, en rondeur,en harmonie. Alors je peux risquer d’ aller dans notre espace intermédiaire comme la mer qui se retire pour me permettre d’aller plus loin, d’ admirer sa force, sa beauté, sa puissance. J’ai de moins en moins peur. Elle s’en va laissant place à la confiance.

Soudain,j’entends que je devrais partir dans une minute. Je mobilise d’un coup toute ma capacité de garder traces de ce moment.

J’ai trop envie de rester encore. Je prends goût à cette avanture- ouverture.

Je reviendrai demain si tu veux bien. Il y aura la nuit de pleine lune entre deux, la nuit qui rythme le temps.
Bonne nuit. A demain. Le jour se lévera sûrement.

Christine


Consigne d’écriture

« Mais là où il y a danger croît aussi ce qui sauve »

« Un signe, tels nous sommes, & de sens nul »
Friedrich Hölderlin
(1770-1843) poète & philosophe allemand, de la période classico-romantique.

On part avec deux phrases de Hölderlin- & ce lien
https://www.cairn.info/revue-vacarme-2011-4-page-66.htm#, à lire absolument, avant de vous mettre en posture d’écriture

Hölderlin, qui vécut 73 ans, mais tout juste à l’âge de 32 ans la folie gagne son esprit. En mai 1807, il devient le pensionnaire du menuisier Ernst Zimmer à Tübingen, & là, il répète sans cesse : « Il ne m’arrive rien, il ne m’arrive rien. » Mutique avec pour seul phrase : « il ne m’arrive rien. »

Le danger pour tout être humain, c’est d’oublier qui il est/ nous sommes des individus coupés de nous mêmes/ Le système capitaliste sous le couvert de nous enrichir, fait de nous de pauvres hères attachés au confort comme le bernard l’hermite à sa coquille (qui n’est pas la sienne).
Mais voilà, les bourses s’effondrent, le cour du pétrole chut(e), & la peur incite nos gouvernements à prendre des mesures drastiques, n’hésitant pas à paralyser une grande partie de la vie économique & culturelle.

Grâce au virus, l’homme court le risque de se rencontrer lui-même !

Ce virus, on le voit pas…
& si on essayait de lui donner une forme ?
Via la page blanche…

La forme c’est ce qui se voit, alors qu’il faut des lunettes pour voir la matière.

……………. il y a là un meurtre de la matière…………

Nous sommes dans l’apparence extérieure, tout le temps & si on essayait de percer l’intérieur ?
De rentrer dans la faille…

La matière passe à l’as. La matière est impensée.
Le problème c’est que parfois on bute sur la matière comme un retour du refoulé.
& ce retour, c’est la mort, la maladie, qu’on se prend en pleine poire…

La matière ça se transforme. Il suffit de remuer des oeufs, & les voici en neige…

En Géopoéticien, on va arpenter ce qui ce passe aujourd’hui, les oeufs deviennent neige & le virus, il devient quoi ?

Le temps s’est ouvert, vous avez du temps.
Qu’est ce que le temps ?

PAS DE SIGNIFICATIONS MAIS DU SENS
Le sens se construit comme une architecture
Il va s’agir de combiner des climats, des situations, des peurs & de la joie
D’une écriture dénudée
La situation doit l’emporter sur l’écriture
À la troisième personne, Il ou Elle
& avant de vous lancer dans l’aventure, vous prenez votre dictionnaire & vous choisissez six mots au hasard, en fermant les yeux…
Les six mots qui vous ont fait signe ouvrent la danse, vous les mettez en début de texte, pour ensuite les faire entendre, les six, dans votre texte, d’une façon ou d’une autre…

« Détruire avec des outils nuptiaux » dit René Char

Les deux petites vieilles

A l’heure où la robe lisse des fleurs se parsème de grains de beauté, elles étaient là, toutes les deux, sur un banc à attendre un bus qui ne venait pas. Maryvonne attendant le 488 B et Roselyne le 566 A.

Elles ne s’étaient encore jamais rencontrées. Mais là elles avaient eu la même idée : rentrer le plus tard possible pour éviter de la promiscuité dans le bus et pour retarder le moment où elles se retrouveraient seule, désespérément seule dans leur petit cocon. Maryvonne venait de perdre son vieil ami depuis plus de 15 ans, son chat Félix. Le mari de Roselyne, en s’éteignant lui avait laissé ses deux canaris, mais c’était de piètres compagnons et l’obligation morale de nettoyer leur fiente tous les jours lui révulsait le cœur. Sans le savoir elles avaient beaucoup de points communs : des cheveux gris avec une légère coloration violette, un foulard noué faussement négligemment autour du cou, le même genre de petits chemisiers à fleurs, une jupe droite atteignant le dessous du genou et un sac à mains fourretout à leur bras. Elles se ressemblaient comme deux gouttes d’eau dans leur coquetterie.

Elles avaient quitté leur banlieue le matin même pour partir en virée à Paris. Depuis plusieurs années s’en était ainsi. Elles passaient leurs journées dans les bus de la capitale. Elles connaissaient toutes les lignes et le nom des arrêts par cœur Les chauffeurs les appelaient par leur prénom et s’inquiétaient chaque jour de leur santé. A force de sillonner la ville, elles auraient pu se rencontrer, mais non, cela n’était jamais arrivé. Jusqu’à ce jour.

Assises côte à côte elles attendaient. La rue était déserte, aucune circulation, pas un bruit. Seuls quelques fenêtres des immeubles aux alentours apportaient un peu de lumière. Il n’était pourtant pas très tard, à peine 20 heures, mais c’était bientôt l’heure du couvre-feu. Toutes les familles devaient certainement, à ce moment-là partager le repas familial. Elles, ne semblaient pas s’inquiéter du temps qui passe. Il s’était mis au ralenti, avec elles, il attendait sagement les bus.

Immobiles, la tête légèrement penchée de côté, un sourire énigmatique aux lèvres, le regard vif, lucide et perspicace, elles se tenaient bien droites, avec une certaine tension altière dans le port du cou.

Voilà, ça c’était juste pour dresser le tableau, planter le décor, amener la situation… Maintenant il faut un peu de mouvement, si on ne veut pas s’endormir en regardant le film. Elles sont assises toutes les deux sur ce banc, mais vont-elles se rencontrer, se parler. Avec la distanciation sociale imposée par les autorités en auront-elles l’envie ? Pour l’instant elles ne semblent même pas avoir conscience l’une de l’autre. Et si leur bus respectif n’arrivait pas. Mais restons positive, optimiste ! Engageons un dialogue entre elles.

Au début, c’est le silence, il n’y a rien. Puis petit à petit…

  Le temps est obscur aujourd’hui, vous ne trouvez pas ?
  Oui, c’est comme ça !
  Comme ça, oui !
(Blanc dans la conversation)
  Il a du retard ce soir d’habitude il passe à 18h40, 18h52, 19h, 19h25 et ensuite tous les quarts d’heure.
  Alors vous n’attendez pas le même bus que moi, le mien passe à 18h35, 19h05, 19h30 et 20h. Oui, maintenant il a beaucoup de retard.
  (Nouveau blanc dans la conversation)
  De toutes façons, ils ne respectent pas souvent les horaires
  Le mien, si, mais il y a des travaux sur son parcours (elle sort une carte) Tenez là, là et encore là il y a des déviations.
  Votre carte n’est pas à jour, moi je vous conseille d’acheter la carte Michelin de l’année. Tous les ans, elle est contrôlée : les rues débaptisées, les nouvelles rues, les rues à contre sens…

La conversation s’était suspendue. Avec un air désemparé Maryvonne cherchait ses mots. Une fois retrouvés, le contexte lui avait échappé. Elle tentait maladroitement de trouver une contenance pour pallier au blanc des mots. Roselyne lui souriait gentiment.

  Moi aussi, je tricote (dit-elle en apercevant les aiguilles qui dépassaient du sac) Deux heures tous les jours au parc Monsouri. Elle regarda sa montre, sans vraiment y faire attention. Qu’importe puisque le temps ne passait plus.

Elles murmuraient, par discrétion et pour ne pas troubler la pause du temps, l’essentiel, de ce qui était essentiel pour elles : le réseau des transports urbains de Paris et de ses alentours : les interconnexions, les changements de lignes, les habitués des lignes qu’elles fréquentaient. Ceux du matin qui partait au travail, encore un peu endormis, ceux qui comme elles traversaient les heures creuses dans les transports en commun pour garder un peu de vie sociale, ceux qui fatigués, stressés rentraient de leur travail.

Et soudain, prise de panique, renversant son sac sur ses genoux, fouillant frénétiquement dans ses poches ;

  J’ai perdu mon ticket !
  Votre carte, vous voulez dire ?
  Non, vous ne comprenez décidemment rien, Mon ticket, vous savez bien, pour acheter…

A ce moment-là, tout s’est télescopé dans sa tête : les circonstances actuelles lui ont rappelé ces fameux tickets de rationnement. Un long cri de détresse s’est noué dans sa gorge. Le tocsin bourdonnait ses tympans, le bruit des bombardements, des bottes, les pleurs des enfants martelaient et affaiblissaient ses genoux. J’ai vu son pauvre petit corps se recroqueviller sous cet abri de bus.

L’autre est resté là sans un geste envers elle, par pudeur, par peur au ventre ? Pas un mot, rien que du silence pesant de plus en plus lourd.

Ce soir, elles allumeront leur poste de télévision pour regarder les informations. Seuls les chiffres leur resteront pour la nuit.

Temps mort

Puis

  Vous voulez une petite pastille vichy ?

Et les voilà repartis, intarissables, sur le trajet des bus, les endroits de Paris mal desservis, les conditions d’hygiène mal respectées dans les transports en commun ou sur le confort des nouveaux bus électriques.

Pour moi aussi, le temps s’était arrêté. Je sais seulement qu’il faisait nuit noire. Seul un réverbère éclairait la scène. Tout autour, tout devenait anxiogène.

Et puis,

L’une des deux, je ne sais plus laquelle, sortie de son sac, un petit mouchoir brodé à ses initiales. Un petit parfum fleuri s’en échappa. Et les souvenirs revinrent ;

Roselyne était dans sa boutique. Elle terminait une commande de petits bouquets pour les demoiselles d’honneur d’un mariage. Elle chantonnait et son mari essayait de la coincer derrière le comptoir. Elle poussait de petits rires coquins pour l’aguicher. Lui, il ne savait plus où donner de la tête. Sa femme le rendait fou, fou d’amour.

Félix, le chat de Maryvonne, n’avait rien trouvé de mieux à faire que de se poser dans la vitrine au milieu des gâteaux pour observer les passants. Et elle désespérément essayait avec son torchon de le faire déguerpir de là.

Les voyant si émues, si heureuses, je me sentis mal à l’aise. J’eu l’impression d’être prise en flagrant délit de voyeurisme. Je décidai de m’éclipser doucement, comme si d’un seul coup, elles auraient pu percevoir ma présence.

J’ai marché de longues heures pour rentrer chez-moi. Je n’ai croisé aucun bus. Par contre, on m’a demandé mes papiers et mon autorisation de sortie. En tant que médecin d’un des plus grands hôpitaux de Paris je bénéficiais d’une dérogation. J’aurai pu prendre un taxi, mais j’avais besoin de marcher, d’avancer. J’avais en tête ces deux petites vieilles que je n’avais pu sauver aujourd’hui : Maryvonne et Roselyne. Toutes deux dans la même chambre, alitées à bonne distance sociale. Oui, elles se ressemblaient comme deux gouttes d’eau. Elles auraient pu devenir amies. Elles auraient pu se retrouver sur un banc en attendant leur bus respectif. J’ai prolongé leur vie tant que j’ai pu. Je leur ai permis de se souvenir des moments heureux et moins heureux de leur existence. J’ai espéré avec elle jusqu’à leur imaginer une vie, des occupations autres que des intubations, des mises sous respirateur artificiel. Je les ai suivis dans leur virée à Paris. Avec elles je suis descendu d’un bus, remonté dans un autre... jusqu’à me retrouver sous cet abri de bus.

Il a commencé à faire de plus en plus froid. J’ai mis mes mains dans mes poches et dans l’une d’elle il me restait quelques petites pastilles Vichy.

J’ai pressé le pas.

Arrivé chez moi, le voyant lumineux de mon répondeur clignotait. C’était des démarches commerciales. Et oui, chacun son job !

Agnès


ravaler, oppresser, déréglement, ravi, pragmatique, attarder

Elle n’écrirait jamais pour le virus,en son nom, à sa place. La place qu’il prend l’oppresse.
Mais où est il ce virus de couronne invisible et mortifère ?
Elle savait qu’elle aussi pouvait détruire sans être prise en flagrant délit. Puis, elle a réussi à ravaler ses tourments, à faire comme s’il ne se passait rien à l’intérieur, mais cela ne marche qu’un temps.
C’est comme ce virus qui est partout, ne respecte pas nos barrières, ne connaît pas les frontières et provoque un déréglement mondial. On ne sait pas ce qui peut se passer, ce qui nous rend fou. En même temps n’est ce pas la condition humaine de ne pas savoir ce qui va se passer dans la prochaine seconde !
Il met tout le monde à ses pieds, les politiques, les scientifiques. Il n’en demande peut-être pas tant !

Et si on l’ignorait, il peut disparaître, vivre une toute petite vie et disparaître sans bruit.
Ah quoi bon s’attarder ?
Elle a aussi une durée de vie limitée, imprévisible mais le temps lui est compté. La vie et la mort ont partie liée.
Elle ne veut plus le perdre et lui donner toute sa place, prendre ce temps d’entre deux de façon pragmatique : faire mieux le ménage, trier, ranger, ouvrir des boîtes abandonnées , écouter ses proches et lointains, et se retrouver avec plus de place pour l’essentiel.
Elle sent son besoin d’amour, de solidarité, de créativité pour tisser autrement les liens.

Pourtant, ce matin, elle a détourné son regard d’une jeune femme sans domicile, en errance, sans un sac, sans un sou.
Nous attendions ensemble l’ouverture du magasin à 8h30. Elles sont entrées ensemble et pendant qu’elle emplissait son sac, cette femme a pris un paquet de chips qu’elle mangeait dans le magasin .
Nous étions à cache cache et elle faisait trop de bruit à cause des chips.
Elle a eu peur qu’elle se fasse prendre, c’est tout.

Tous ses bons sentiments de l’annonce d’un autre monde plus juste, fraternel et solidaire se sont anéantis d’un coup, dun seul.
Elle a eu peur qu’elle s’approche, qu’elle la touche. La peur a pris toute la place et l’a rendue idiote !

Elle s’est sentie plus vulnérable qu’elle. Ses défenses immunitaires se sont senties attaquées.
Pourtant, elle est comme un oiseau tombé du nid, la tête marquée par des traces de lame , avec des habits trop grands qui cachent sa maigreur. Elle doit se cacher pour dormir.
J’aurai pu lui offrir un autre regard que la peur.

Les gens de la rue , aimeraient sans doute être confinés pour lire , se nourrir , écrire, ... Elle écrirait pour elle, en sa faveur ; elle ne prend pas de place,elle. Personne n’en parle. Elle est portée disparue pour les siens et quand soudain , elle apparait , on ne veut pas la voir.

Elle demande de l’aide pour attester de son existence , lui donner une visibilité, une vie humaine. C’est à partir de sa position d’exclusion , de rejet qu’elle peut l’aider à changer de regard sur elle et les autres pour ne pas avoir peur de sa propre pauvreté.

Christine


6 mots du dico

20h. La vie transpire et déborde d’une lumière qui suit le jour d’aujourd’hui pour quelques moments.
Ses narines, transpercées par la pierre du soir et de la nuit absorbent le parfum de l’air humide ; saveur d’un rythme changeant inchangé. Ses mains douces d’argile caressent l’intérieur de ses poches et se rassurent au contact de la laine.
Dans sa course, un doré éclaire les visages rieurs et ivres. Les perles de sueurs, émotives et humaines s’amoncellent sur la peau et viendront se mélanger sur les corps, l’aube venue. Si demain existe encore demain.
Elle passe.
Le loup longe le mur, admirant le spectacle des gens vivants, distant du monde et de ses diversions. Quelques voix se distinguent dans la dissonance des sons superposés. Les vocalises se superposent, s’empilent, s’amassent et s’échouent dans une (in)certaine indifférence. Le c(h)oeur famillier qu’elles forment se disperse et se laisse oublier dans le reste qu’il reste encore. Ici se perd le signal prononcé dans le mirliton de cuivre que serrent ses mains fortes et invisibles.
Noyé lui aussi.
Inconscients, que les secondes n’en sont plus et que les particules de temps s’évaporent, insaisissables.
Quelques minutes avant que la vague violente vienne fouetter et enfermer les corps, morts dans la négative de leur abandon et de leur impuissance. Sans discipline, sans empathie, sans que l’oreille ne se soit tendue à temps. Dans l’irrespect, la voici qui rapplique, serre entre ses mains une fine feuille de papier, qu’elle froisse, sans lui laisser d’issue. « Subis », « récolte » ,
« connais » hurle t’elle à travers mur. Si la feuille de papier parvient à se libérer de ses doigts longs et puissants, le vent lui offrira un dernier vol.
Peut être se laissera-t-elle disparaître dans le sol pour être réécrite. Peut être.
Peut-être que dans l’après, ses mots trouveront le sens certain, jusque là imperceptible de ses yeux et trop fin morceau d’histoire. Peut-être que demain, plus qu’hier, les secondes seront marquées par l’ inlassable absorbtion des substances qu’offre la vie. Distancées des fioritudes. Sans demie mesure mais en toute conscience.
Elle ne le comprenait pas lorsqu’il lui disait, en un aveu discret presque honteux, aimer la douleur pour ressentir la vie.
Jusque là.

Laure


Un mois c’est quoi

Ce lundi-là, le président de la république avait annoncé le début d’un confinement national pour éviter la propagation d’un virus contagieux. Le même jour, Jonas reçoit un appel de son médecin qui lui annonce qu’il lui reste un mois à vivre, tout au plus, et que même une chimio ne pourrait plus guérir son cancer. Il a 17 ans. Il vivra donc son dernier mois confiné, aux côtés, heureusement, de la femme qu’il aime.

Le médecin a dit « Il vous reste un mois à vivre ». Un mois il a dit.
Mais un mois c’est quoi ?
C’est 30 petits jours qui courent à en perdre haleine. C’est l’éternité au creux d’un nid, qui devient un foyer quand le monde tout entier s’envole dans un chaos de fracas.
Un mois c’est quoi ? Le tiers d’une saison ? C’est tout l’hiver dans le printemps quand meurt l’été un soir d’automne.
Un mois. C’est presque rien. Un mois, c’est des nuits d’ennui parce que je veux pas dormir, parce que j’ai pas le droit de partir. J’ai juste le droit de m’en aller, sans broncher, sans dire amen. Moi, qui m’emmène, qui m’entraîne à ne plus vivre ? Est-ce qu’on peut ne plus vivre à en mourir ? Moi je veux mourir de ne plus vivre.

Je veux être Roméo. Maintenant que j’ai trouvé ma Juliette.
Un mois c’est quoi ma Juliette quand on a que son balcon pour voir le monde ?
Un mois c’est quoi quand on a le mal en soi, qui veut échapper au mal hors de soi ? Je n’ai pas la vérité. Je n’aime pas la vérité. C’est une garce, envoûtante et sensuelle, qui nous ensorcelle, nous jette des sorts, nous pique et nous ronge.
Qu’elle me bouffe si elle me trouve à son goût, si mon sang est assez sucré à sa bouche. Un mois c’est quoi ? C’est pas une vie. Ce sera la mienne. Ce sera la nôtre.
C’est une après-midi sans soleil, sans pluie et sans nuage.
Un mois c’est un ouragan, une folie.
Un mois c’est un rictus ridicule. Une petitesse pourrie. C’est l’enfer au paradis. C’est le vide qui s’immisce dans tous les ports, c’est des bateaux sans voiles coincés sur des rives sans eaux.
C’est des jours sans saisons, qui n’ont plus d’habitudes, plus de noms, qui s’absentent, se mélangent, s’entrecroisent et se chevauchent. Quand dimanche sera parti, lundi reviendra peut-être. Et si vendredi s’enfuit, mardi pourrait le suivre, sauf si mercredi les raisonne, avec jeudi qui n’est pas la plus sage, mais ne veut pas laisser mercredi avec une solitude sans âge, pleine de haine et de rage.
Un mois confiné. Je vais vivre un mois confiné et mourir en liberté.
Un mois c’est quoi ? Un mois de moi et toi. Un mois de nous ?
Ce sera un mois de tout, c’est tout.

Ce sera quoi le monde quand je n’écrirai plus personne ?
J’écrirai pour l’ambulance qui viendra me chercher sur mon lit d’adieu.
J’écrirai pour tes yeux qui ne diront plus merci.
J’écrirai pour les mains qui tireront les draps sur ma figure blanchâtre.
Ce sera le dernier printemps ma belle. Ce seront les dernières feuilles vertes.
Le vert c’est pour les commencements, pour les beaux serments, qui ne se dérobent pas. Il n’y a plus de commencements pour les corps qui traînent au cœur un compte à rebours.

On n’est pas sérieux quand on a 17 ans.
Et est-ce que c’est sérieux de mourir à 17 ans ?
J’écrirai pour les vers qui me boufferont la chair.
J’écrirai des vers pour ma grand-mère qui sera allongée à côté de moi. On ne perd jamais ses enfants. On les attend dans le noir. Ils arrivent toujours, toujours trop vite, toujours bien trop tôt.
C’est quoi un mois ? Même pas un souffle. Même pas une bougie.

Ma Juliette, je reviendrai te hanter et tu n’auras pas peur parce que tu ne me verras pas, mais tu sentiras mes lèvres sur ta peau docile. Alors tout recommencera. Encore un peu de vert pour toi.
Je ne serai plus fragile. Je serai plus fort que tout, et tu n’auras plus peur de me perdre, parce que tu ne me perdras plus.
Ma vie elle coûte un mois. Je vais payer ma dette au ciel, et tu n’auras plus de doutes.
Tu seras enfin riche de nous.

Un mois c’est quoi ? C’est rien ma douce. Et ce sera tout. Souris. S’il te plaît souris.
Un mois c’est pas méchant. Notre dernier mois sera sans problèmes et sans dilemmes. On ne pensera plus à la fin puisqu’on sera la fin, à nous deux on sera le F, et le I et le N. Le F de « Fous », le I de « Insouciants » et le N de « Nihilistes ».
On sera le vent qui fait décoller les feuilles mortes du sol, on sera les cris qu’expulsent les cœurs en faillite et les larmes qui n’en peuvent plus de rire.
Toi tu vivras mille mois, OK, même sans moi.
Tu vivras mille moi. Moi c’est pas pareil, j’ai plus le choix.
Alors viens, ma reine, on dira que ce sera un mois de roi au royaume de toi et moi.
Et on fera de ce mois un monde.
Et ce monde sera immense, incroyable, gigantesque, incommensurable. OK ? On dit ça ? Ce ne sera pas un mois ma Juliette. Et je ne serai plus seulement Roméo, je serai Jack, Cyrano, Tristan, Clyde, Titus, Aurélien, je serai tous les amoureux transis.
Ce sera un monde, ma belle. Ce sera notre monde.

Dédé

Portfolio

Informations

Les ateliers d’écriture ont lieu les lundis de 18 h à 20 h.

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